LA LUTTE DES CARTES

Les seniors ayant miraculeusement survécu à la demi-douzaine de canicules estivales viennent claquer leur pension chez Grand Frais. À tel point qu’une nouvelle pub est dans les tuyaux, forcément ciblée sur cette clientèle aussi exigeante que blindée.
Nous avons le plaisir de vous la livrer en avant-première.
LE MEDECIN. - M. Pichon, nous avons fait le maximum après votre AVC. On vous a amputé d’un bras, d’une jambe et de la rate. Je ne vous cache pas que votre situation est sérieuse.
MARCEL. - C’est la fin, je me meurs.
LE CONSEILLER PFG. - ça tombe bien M. Pichon, en ce moment nous avons une promotion sur le frêne, vous verrez, c’est vraiment un très beau produit.
LA CAMARDE.- Très bien, on se voit prochainement alors ?
MARCEL. - J’peux pas, j’ai Grand Frais !
Autant dire que ce samedi en fin de matinée, il y a foule au magasin de Pontault-Combault. C. est plutôt satisfait de ses emplettes, avec entre autres, un pad thaï crevettes, une tomme ail des ours et du bar d’élevage à 18 € le kilo. Son caddie déborde, il n’est pas seul à la caisse. Après vingt minutes de pur bonheur, son tour est enfin venu… quand la cliente précédente aura fini !
- J’ai téléchargé mon application sur mon smartphone.
- Oui Madame, passez le devant le lecteur.
- Je ne la trouve pas ! Pourtant regardez, j’ai TousAntiCovid, SuperU et LaBanquePostale.
- Donnez le moi, je vous le fais.
- Merci, jeune homme.
…
- ça fait 73 € 24 madame. Vous réglez comment ?
- Je vous fais un chèque de 50 € et le reste en titres restaurant, c’est possible ?
- Oui, si vous avez deux pièces d’identité...
Après ce bonus surprise de quinze minutes, C. n’est pas mécontent de déposer sa botte de radis sur le tapis. Au moment précis où il saisit son paquet de noix de cajou, une femme le rejoint avec ses deux enfants.
- Je suis enceinte, je peux passer ?
- Bien sûr madame, je vous en prie.
- Merci.
- C’est prévu pour bientôt ?
- Normalement, huit mois et demi.
- Ah OK !
La brave mère de famille étale ses victuailles, règle et rameute ses troupes un peu dispersées : C. va enfin pouvoir passer à la caisse. C’est sans compter la furie qui le piétine à moitié.
- Bonjour Madame.
- Je suis en chimio ! Si vous n’me croyez pas, regardez.
Elle ôte son foulard, découvrant un crâne chauve. Sans attendre, elle dépose ses courses devant la caisse.
- Mais c’est bien normal, vous voulez de l’aide.
- Occupe toi de tes oignons, j’ai besoin de personne !
- … ?
Surgissant de nulle part, un couple débarque devant l’enturbannée interloquée. Papy est une vieille baderne, certainement un gendarme à la retraite depuis des lustres. Pour sa part, mamie est littéralement en cours de fossilisation.
- Mon épouse est titulaire d’une carte handicapée. Dis leur Jeannine !
- Oui Marcel, juste le temps de la sortir de mon sac à main.
- Heu, je vous signale que j’ai un cancer du rectum.
- Vous avez un justificatif ?
- Non, mais vous voyez bien que j’ai plus rien sur le caillou.
- Mais, moi non plus madame, ça ne prouve rien.
- Vous voulez que je me défroque ?
- S’il vous plaît, il y a des enfants ! Je suis ancien militaire et je ne vous laisserai pas faire, espèce d’exhibitionniste !
- Calme toi Marcel, tu vois bien que cette personne n’est pas dans son assiette.
- Mais qu’est-ce qu’elle me veut la vieille carne ?
- Là vous dépassez les limites !
D’un bond, C. s’interpose, à l’instant précis où l’octogénaire brandit un poing qui jadis fit des ravages.
- Tout doux monsieur, la violence n’est pas une solution.
- Pour qui tu te prends, je suis sûr que t’as même pas fait ton service militaire !
- Aucun rapport, vous alliez frapper une malade.
- Mais, je n’vous permets pas, vous m’essentialisez !
- C’est vrai ça, je vous trouve bien impertinent : vous en prendre à une loque et à deux seniors respectables !
- Là Marcel, tu vas trop loin.
- Ta gueule Jeannine !
Le ton monte d’un cran, tout le monde s’en mêle. Cris, insultes, bousculades : la foule gronde, on est au bord de l’émeute. Alerté par la directrice du magasin, le service de sécurité intervient avec zèle. Cinq minutes après, c’est la police qui débarque
Au cœur de la rixe, C. se fait coffrer sans autre forme de procès. Il aura 24 h à l’ombre pour réfléchir à tout ça...
On souhaite bien du plaisir au futur ministre ou haut fonctionnaire qui s’attellera à mettre un peu d’ordre dans ce bordel. Une Nation civilisée s’honorerait à établir une hiérarchie précise des priorités. Ceux qui souffrent le réclament à corps et à cri !
Un invalide au RSA ne mérite-t-il pas de passer devant un senior en transition ? Une migrante en burn-out est-elle plus méritante qu’une femme enceinte ? Doit-on fournir une carte urgence toilettes à celles qui souffrent d’endométriose ? Il est temps que justice soit faite.
En GAV, on ne choisit pas entre fromage et dessert : après une tranche de chacal et sa purée de poids-cassés, C. se jette sur le cake aux fruits confits ; le tout arrosé d’une eau plus chlorée que celle de la piscine municipale.




Commentaires