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TONY

  • 27 mai
  • 4 min de lecture

Putain de poubelles !

Les éboueurs du monde entier se sont donnés le mot, ils me pourrissent la night. Une courte nuit entamée vers deux plombes, brutalement interrompue avant cinq - l’heure où Paris s’éveille - ; surtout les petits veinards qui habitent rue du Château, juste au dessus du centre de collecte des ordures du XIVe.

Des libellules colonisent mes synapses. Le canapé-lit à sommier en treillis métallique s’est chargé de me disloquer les vertèbres.

Les visiteuses nocturnes évaporées, le maître de céans sorti gagner sa croûte, la faim nous tenaille. L’ami cher qui partage cette aventure - en tout bien tout honneur précisons-le ! - explore les placards. Un bocal de Nescafé, un paquet de biscottes, le petit déj’ s’annonce bien. Bingo ! il y a même un pot de Nutella… presque vide. Le récurer comme un acharné ne rapporte pas davantage qu’une demi-cuillère  à café… pour deux !

Qui dort mal ne dîne pas assez, mais c’est bien connu, la nicotine coupe l’appétit. Le tiroir magique, la cartouche de Ducados... désespérément vide, encore plus que la pâte à tartiner. Rien à se mettre entre les lèvres ; il faut se résigner, s’abstenir ou sortir en acheter. Heureusement, il reste la clope du pauvre : le mégot. Le cendrier en regorge, de quoi tirer quelques taffes qui ramonent les poumons. La Ducados est une version espagnole boostée de la Gitane ; à la limite du Boyard, pas une tige de mauviette !

 

Quelques années plus tard, Tony a  posé ses bagages avec femme et enfants  dans le Mansart cossu d’une charmante bourgade de l’Ouest parisien. Héritage oblige, l’anar s’est embourgeoisé ; la moustache de Gaulois s’est envolée. Mai 68, les barricades, le théâtre Déjazet, il laisse derrière lui une vie aventureuse. Il a croisé la route de Léo Ferré, Nicoletta et de quelques autres. Avec dix ans de moins, j’aurais rêvé de partager ce souffle romanesque. Il en parlait peu, mais trop jeune, trop con, je n’ai jamais pris le temps de lui tirer les vers du nez.  

Bien calé dans l’ascenseur, le bobo de Ville-d’Avray a su rester lui-même : un mec sympa et accueillant. On ne parle pas d’un F2 squatté par deux chevreaux en rut, mais d’une sacrée bicoque jetée en pâture à 150 teufeurs venus célébrer le Nouvel An. Ça en fait des pâtés en croûte, des saumons en gelée et des tomates cerise ! … et du champagne ! Pas question de lésiner, après sa maison, Tony me prête sa Ford Scorpio - pour sa femme on verra plus tard. La mission est simple : ramener 144   bouteilles de Reims, si possible sans accident. 24 cartons de 6, même pas mal quand on est jeune et large d’épaule.  A 1,650 kg l’unité, on approche les 250 kg. Il y en a partout, le coffre, les sièges, si on ajoute un quasi-quintal, la robuste berline traîne par terre. Puisse la maréchaussée détourner le regard de ce go fast d’opérette : le contraire serait une perspective peu réjouissante pour 149 soiffards… encore moins pour le 150e qui réveillonnerait en garde-à-vue.

Une nuit grandiose aux dires de tous, sauf pour l'idiot qui rend tant de mets à la Terre nourricière, dans la nuit glaciale de l’hiver.   

 

Pourquoi un gars aussi généreux a-t-il la réputation de compter ses sous ?  

Qui sont ceux qui osent le penser ?

 

Miami, cinq ans après, trois larrons traînent leurs guêtres non loin de Little Havana. En vogue au siècle dernier, l’idée d’un canular téléphonique germe dans ces cerveaux immatures. Entre deux crises de démence sénile, les vieillards se souviennent sans doute du PCV. Le collect call est sa version US, le principe est identique : vous insérez 10 cents dans la fente, un opérateur vous demande un numéro et propose à l’abonné d’accepter votre appel ; et de le financer.

 

- Allô Tony, c’est N. !

- Qu’est-ce qui se passe ?

- Tu vas pas me croire…

- Quoi ?

- Tu te rappelles de bla bla …

- Oui et alors ?

- Eh bien bla bla …

- Et donc ?

- Bla bla …

- Mais tu pleures ?

- Attends, j’te passe M.

- Attends j’te passe F.

- J’te repasse N.

 

Et ainsi de suite pendant un quart d’heure, à faire passer des gloussements pour des sanglots, histoire de délester leur interlocuteur d’une bonne centaine de francs… et de se payer un fou rire colossal ! Aux frais de Tony.  

C’était le temps béni de l’insouciance, pas de regrets, une franche rigolade est toujours bonne à saisir… aux dépens d’autrui diraient certains. Juste une farce sans haine ni conséquence néfaste, hormis la perte de quelques talbins. En atteste un « putain vous êtes cons ! » , qui montre bien que notre Tony a l’humour.   

 

Chez Vital, là où tout a commencé.

Rien d’extraordinaire, un bistrot comme tant d’autres ; mais qui jouxte le Centre Sportif Universitaire Jean Sarrailh, au cœur de Port Royal. Un étudiant ne peut pas y poser ses baskets sans boire une bière ou dix chez lui : les Allemands soutiennent que c’est bon pour la récup’. C’était notre fief dans les années 80, point de convergence vers de longues soirées.  

Quatre décennies ont passé, le bar est toujours là, seul le nom a changé. Vital n’est plus derrière le comptoir à palper notre oseille, il doit probablement sucrer les fraises en Auvergne.

S’y rancarder avec Tony est une bonne idée.

 

- Ça faisait un bail !

- Des années.

- Tu vas bien ?

- Oui.

- Tu sais Tony…

- Quoi ?

- Je suis vraiment un trou du cul !

- Pourquoi ?

- T’es un mec génial.

- Ça, je le sais.

- Je t’ai ignoré pendant des années.

- C’est pas grave.

- Je t’ai bêtement sanctionné. Des fois, j’me prends vraiment pour un autre.

...

- Je t’aime.

...

- Laisse, c’est pour moi.

- Un jour, tu me parleras de Léo ?

- Si tu veux.

 

Cette scène est imaginaire.

Les regrets font palpiter ma poitrine.

La sienne s’est brusquement arrêtée de battre sur un trottoir de Levallois-Perret.

 

- Passe le bonjour à Georges.

- Bonne idée, on se fumera une bonne pipe.

- Tu n’as plus de Ducados ?

 

  

 
 
 

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